• Plus de beurre dans les épinards ?

    C'est un fait, il y a de moins en moins de beurre dans les rayons des magasins. Il y a de quoi s'étonner lorsqu'on sait que la France en est la plus grande productrice, talonnée de près par la Nouvelle-Zélande. Ce matin, en écoutant France Inter, j'ai tout compris de Travert.

    Plus de beurre dans les épinards ?Comprenez : j'ai tout compris en écoutant notre ministre de l'agriculture, Stéphane Travert, à qui j'hésite à décerner la palme de la langue de bois, tellement ils et elles sont nombreux-euses qui pourraient la revendiquer. Interrogé sur deux sujets, le glyphosate et la pénurie de beurre, il fut génial :

    - Sur le glyphosate, il a roulé des mécaniques en disant que, bien entendu, la France voterait "NON" au renouvellement de la licence d'exploitation du glyphosate accordée à Monsanto. Ça c'est ferme et définitif. Un vrai langage de ministre comme on les aime ! Sauf que comme il n'est pas idiot, il savait pertinemment qu'il n'y aurait pas de majorité qualifiée(1) pour obtenir l'arrêt de la production de ce pesticide. Du coup, jouer au matamore ne lui coûtait pas grand chose. Comme prévu, le vote a été repoussé et si d'aventure il n'y avait pas de majorité trouvée avant fin décembre, il y a fort à parier que la licence serait renouvelée d'office. Pour 15, 10 ou 7 ans, mais c'est toujours trop.

    - Sur le beurre, il fut magistral, quoi que je l'aie senti un peu nerveux : il a commencé par nous dire ce qu'il a déjà dit sur d'autres média, à savoir qu'il y aurait une conjonction de deux facteurs. Genre un alignement de planètes défavorables, pour ceux et celles qui croient à l'astrologie :

    • premier facteur : de juin à septembre, "tout le monde sait" que les vaches produisent moins de lait. Oui et alors ? comme il le dit lui-même, ce n'est pas nouveau, et c'est comme ça tous les ans. Pourtant, il n'y a jamais eu de pénurie de beurre car c'est un produit qui se congèle très bien et donc on peut lisser la mise sur le marché tout au long de l'année. Il fut une époque où il avait même une surproduction de beurre, et où les congélateurs de l'Europe était pleins à ne plus savoir qu'en faire. Mais notre ministre a pensé à tout : c'est en effet sans compter sur le...
    • deuxième facteur : une forte demande à l'export, pour le marché chinois et celui des états-unis. Ce qui fait que nos usines de transformation du lait tournent à plein régime pour l'exportation.

    Plus de beurre dans les épinards ?M. Travert nous prend pour des chèvres. La France, comme dit plus haut, est la plus forte puissance exportatrice depuis longtemps, avec la Nouvelle-Zélande, pays dans lequel, sauf erreur de ma part, il n'y a pas de pénurie. L'industrie de transformation a les capacités de fournir le marché intérieur ET le marché extérieur, sans soucis.

    Mais M. Travert s'est un peu pris les pieds dans le tapis, et, après avoir longtemps tourné autour du pot (de beurre ?) a laissé tomber deux informations importantes : la première étant que l'appel d'air du marché chinois a fait grimper les prix. La seconde est que nous sommes en plein dans les "états généraux de l'alimentation" et que des discussions sont en cours.

    Il est regrettable que la journaliste qui l'interrogeait, Léa Salamé, ne se soit pas montrée plus pugnace à ce moment là, car l'explication devenait claire. Et elle aurait été encore plus claire si le ministre avait été obligé de la dire : l'industrie de transformation laitière joue en fait sur deux tableaux sur lesquels elle va encore sortir gagnante, au détriment des producteurs et des consommateurs. Le prix ayant "explosé", elle a en effet tout intérêt à vendre à l'export et elle profite de cette montée des prix pour exercer, à l'intérieur, une pression forte à la fois sur les distributeurs, mais surtout sur les producteurs. En effet, pour elle, il faut que le marché français soit aussi juteux que le marché extérieur. Or, les producteurs de lait venaient d'obtenir l'an passé des augmentations de quelques centimes sur le prix de vente de leur lait.

    Évidemment inadmissible pour des groupes comme Lactalis et consorts. Rien de tel qu'un chantage à la pénurie, en exerçant une rétention des stocks de beurre, pour obtenir une nouvelle fois une augmentation de leurs marges soit par une augmentation massive des prix, à laquelle les distributeurs rechignent car elle ne leur apporterait pas, à eux, de marges supplémentaires, soit par un grappillage à la fois sur le revenu des agriculteurs, déjà bien indigents, et sur ceux de la distribution. Le moment des états généraux est très bien choisi, car toutes les parties y sont présentes, et, comme par hasard, c'est à ce moment qu'arrive la "pénurie".

    Les leçons a tirer sont hélas toujours les mêmes : les grosses entreprises sont prêtes à tout, y compris à organiser des pénuries artificielles sur des produits de première nécessité, pour augmenter encore et toujours leurs profits. La deuxième leçon est que nous n'avons toujours pas de gouvernement capable de leur faire rendre gorge, bien au contraire. Entre des entreprises vautour et un gouvernement de lavettes à leur service, les classes laborieuses ne peuvent décidément compter que sur elles-mêmes.

    Au fait, ne rentrerait-il pas dans les attributions de notre président de région de taper du poing sur la table ? En terme de production laitière, il me semble que la Normandie est plutôt bien placée, et les entreprises de transformation sont également bien présentes sur le territoire. Plutôt que d'arroser en permanence les entreprises avec les deniers publics, à coups de prêts à taux zéro et autres aides de tous ordres, peut-être que, de temps en temps, un rappel à l'ordre serait le bienvenu ? De notre point de vue, la finalité d'une entreprise, c'est de travailler pour le bien de tous, pour la collectivité. Si elle s'y refuse, ou pire, si elle travaille contre la collectivité, le peuple est en droit d'en prendre le contrôle.

     

    (1) : majorité qualifiée : 55% des pays représentant 65% de la population

    photo du haut : Paris-Normandie

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